Aventure FrenchKiss

Le récit d'une année à voile en famille.

En direction d’Antigua

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Le moment du départ

Le moment du départ

Il est 1h du matin, je suis assis à la table à carte pour tracer notre position sur la carte routière.  Sous la forte gîte, mon estomac est écrasé sur le bord de la table à chaque vague et j’ai peine à voir avec les yeux qui me brûlent de sel des embruns qui perlent sur mon visage.  La lumière rouge de nuit donne l’impression d’être dans un sous-marin.  Le brut est assourdissant;  tout craque, les vagues qui cassent sur la coque, le veut qui hurle dans les haubans, la vaisselle qui s’entrechoque…on se croirait dans une capsule spatiale rentant dans l’atmosphère.  Ce séjour dans la cabine me paraît durer une éternité et je me concentre pour ne pas que la nausée me gagne.

Je remonte finalement dans le cockpit en m’accrochant de mon mieux afin de ne pas tomber.  La scène n’est pas  réjouissante.  Esther et notre amie Mado sont malades comme des chiens.  Esther est couchée sous la gîte de tout son long et ne peut pas bouger; on à l’impression qu’elle va rouler dans l’eau.  Mado de son coté doit mettre une jambe sur le pied de la table de cockpit afin de ne pas tomber en bas de sa banquette en raison de la gîte et du fort roulement de FrenchKiss.   Jean, stoïque,  est assis derrière la barre à roue surveille les instruments tout en constatant notre lente progression sur le traceur.  Je prends la relève pour mon quart afin qu’il puisse aller se reposer à l’intérieur.

Nous avons quitté St-Barthélémy en direction d’Antigua à 21h00.  Une traversée de 90 miles nautiques (160km) qui se fait au prêt, allure la moins confortable sur un voilier, s’il y en a une de confortable!   À une moyenne de 5 Nœuds, il faut donc compter 18 heures de route ce qui impose une traversée de nuit afin d’assurée une arrivée de jour car je ne connais pas les côtes Antigua.

La journée a été merveilleuse;  dernière visite de l’électricien afin de finaliser les réparations causées par la foudre avant Noel;  la gauge de fuel et le voltmètre, essentiels sur un bateau, fonctionnent à nouveau.  Par la suite, lunch dans un petit bistro du port de Gustavia: Salade de gambas à l’orange avec une, non deux bonnes bouteilles de rosé bien frais….un régal.  L’équipage est de bonne humeur et dans l’euphorie du moment, nous décidons que nous partirons ce soir…la météo est bonne, le bateau est prêt et l’équipage veut vivre cette expérience.

La nuit est bien installée et la lune, un timide croissant, n’est pas prévue avant 3h30 AM.  Il fait donc noir, très noir.  En se plissant bien les yeux, on peut apercevoir une ligne d’horizon mais sans plus.  Tout ce que l’ont voit sont les embruns colorés par les feux de positions rouge et vert et les masses sombres des nuages porteurs de grains. A chaque fois qu’un de ces damnés nuages s’approche, le vent fraîchit et nous fouette de violentes rafales…25, 30 nœuds.  FrenchKiss se cabre et se couche sous les gémissements des équipiers nauséeux et apeurés.   Tout à coup, une petite tête apparaît dans l’escalier de la descente

-Maman, … qu’est ce qui se passe, on est où?

Sacha que nous n’avions pas informé de notre départ afin de ne pas l’inquiéter est tétanisé de peur. Il a mal au cœur et se rend difficilement  en titubant dans les bras de sa mère.  Ce n’est pas long qu’il est malade à son tour….

J’ai fait beaucoup de voile dans les vingt dernières années mais pour la première fois, je réalise qu’en faire avec ses enfants est une toute autre chose.  Malgré l’inconfort du moment, j’ai la capacité de me résonner  que notre bateau est tout à fait sécuritaire et que la météo n’a rien d’exceptionnelle…il s’agit seulement de  navigation en haute mer, je n’ai aucune crainte pour notre sécurité.  Par contre, je sais que mon petit bonhomme ne comprend pas ça et il à tout a fait raison, une expérience comme celle-ci est vraiment impressionnante.  Je me sens impuissant devant cette situation mais ne peut rien faire d’autre que de garder le cap et de m’assurer de la sécurité de mon équipage.  Il ne reste que…treize heures de navigation au minimum.

Personne ne parle.  À mon poste, je scrute l’horizon toutes les 20minutes afin de m’assurer qu’aucun navire n’est sur notre route.  Je finis par en apercevoir un à quelques miles en arrière mais qui semble nous dépasser tranquillement par bâbord.  Les yeux fermés, je m’imagine comment se passe leur traversée et de quel type de bateau il s’agit.   Je m’amuse à croire qu’il s’agit peut être de l’un des magnifiques méga yachts que nous avons croisés lors de notre séjour à St-Bart et je me demande comment se passe une traversée sur un de ces navires.   Il faut le voir pour réaliser  la démesure de ces vaisseaux;  que ce soit le Luna d’Abramovich, le Grand Bleu que ce même milliardaire à donné à son meilleur ami, le Serena plus gros Yatch privé au monde, l’Olivia avec son tapis de jogging perché sur le plus haut point du bateau,   le voilier de Nelson Piquet qui rappelle la forme d’une formule 1 ou cet autre avec une glissade gonflable qui part du toit, etc.   Tous ces géants des mers valant plusieurs dizaines de millions pièces réunis à St-Barth pour les festivités de la nouvelle année et que nous avons eu la chance de côtoyer.   Est-ce que leur bateau brasse en mer?  Sont- ils en train d’écouter un film ou faire la fête au sec pendant que je me gèle mouillé derrière mon poste de commande?  A quelle vitesse vont-ils?

Mes rêvasseries continuent jusqu’à ce que tout coup….PAAAANNNNNGGGG…..je reçois un coup de poing entre les deux yeux.  Bordel de merde….qu’est ce qui se passe….le mat est tombé…Mado a été éjectée de sa banquette???  J’ouvre les yeux…..je cherche…crie……merde….il s’agit simplement d’un poisson volant d’une vingtaine de centimètres qui a décidé de venir me saluer…ouuuffffffff.   Encore sur le choc, j’essaye de l’attraper mais il est visqueux comme une savonnette mouillée.  Je finis par l’attraper avec l’écope de l’annexe et le rejette dans son élément.  Quel peur….et en prime, mes lunette sont complètement beurrées et une superbe odeur de poisson embaume le cockpit ce qui ravit mes éclopés….ca puuueeeee!!!!!!

Avec tout ce bordel, une deuxième tête apparaît à son tour dans la descente.

Maman…..cha va?

Noah qui jusqu’à maintenant avait dormi à poings fermés est réveillé et a peur. Je profite du réveil de Jean pour aller me coucher avec Noah dans le carré en espérant gagner quelques heures si possible car le cockpit commence à se faire petit en haut.  Nous nous calons bien dans la banquette et nous écroulons de fatigue malgré le bruit infernal et le mouvement.

Une heure plus tard, le bruit des winchs me réveillent.  Le vent a tourné et s’est rafraîchi d’avantage, les filles en ont marre et réclament une réduction de la gîte.  Jean fait les ajustements et du coup notre vitesse tombe d’avantage….5…. 4 nœuds…..que c’est pénible de regarder une progression si lente en voyant son équipage souffrir autant.  Heureusement que Jean est présent pour m’encourager car j’ai un petit moment de découragement….je me sens impuissant devant cette situation mais je ne peux rien faire de plus.

Voilà que Noah se réveille et a mal au cœur….il veut voir maman.  Nous voilà donc tous dehors dans le cockpit, en pleine nuit, sous 20 degrés de gîte avec 3 mètres de creux.  Tout le monde est couché sauf Jean et moi…..j’ai l’impression d’avoir un troupeau de morses à bord tellement il n’y a plus de place.  Les oreillers, le seau à vomi,  les serviettes…inutile de penser à border ou choquer une voile….aucune écoute d’accessible.  Je démarre donc le moteur pour le reste du voyage sinon nous n’arriverons jamais et je vais me faire trucider.

Le soleil se lève…enfin!   Les réjouissances sont de courte durée.  Au moins la nuit on est dans un certain néant mais avec la lumière, on se rend compte qu’on est encore loin….rien en vue sur 360 degrés!   De plus, le vent forcit  et maintenant que nous voyons toutes ces grosses vagues qui freinent le bateau, nous voilà peu encouragés.

Finalement, terre, terre!!!!  Petit moment de réjouissance bienvenu car Esther, Sacha et Mado en sont rendus à la bille et Noah commence à être malade aussi!   Sacha pleure et n’en peu plus.  Ayant abattu pour soulager le bateau pendant la nuit, il faut maintenant remonter presque vent debout et FrenchKiss à peine à avancer à 4 nœuds.  Les filles s’impatientent et me demandent aux demi-heures:

-On arrive bientôt?  Combien de temps reste-il?

Et moi de répondre comme le fait un père dans la voiture avec ses enfants :

-Oui,  Oui, on arrive bientôt…plus que 8 miles.

Ce que je ne dis pas, c’est qu’il reste 8 miles jusqu’au prochain waypoint, et  encore 15 autres par la suite…..un peu de psychologie pour ne pas décourager les troupes!!  Les deux dernières heures sont interminables et Esther est sur le bord de me pousser à l’eau, par contre elle n’a pas la force de se lever…elle me balance :

-Profites-en car, c’est ta dernière escale, j’espère qu’Antigua est une belle île car on arrête ici, je ne susi pas capable!!!!!

20 heures plus tard, à 16 heures précise nous entrons enfin à Falmouth Bay, voisine d’English Harbour.  Des que nous passons le cap rocheux, la houle se dissipe et FrenchKiss  glisse maintenant gracieusement sans effort dans l’eau.  Le soleil brille et une effervescence envahit l’équipage;  la bande de morse semble se réveiller d’un cauchemar; on ramasse, on s’étire, les enfants sautent de joie.   Le majestueux Club Med II avec ses 5 mats nous accueille éclairé du soleil descendant.

Je jette l’ancre, serre mon second Jean dans mes bras et ouvre une bonne bière.  Je félicite tout mon équipage pour leur courage et leur patience…malgré toutes ces émotions, personne ne s’est plaint et a pris son mal en patience.  Je lance à la blague :

-Merci d’avoir partagé cette première et dernière traversée avec moi…ce sera tout un souvenir!

Et mon petit Sacha qui se tourne vers moi et me dit après avoir tant souffert et eu peur:

-Papa, tu as tellement travaillé fort pour préparer ce voyage, il n’est pas question d’arrêter là.  Laisse-nous reprendre des forces quelques jours et nous continuerons, je te promets.

Les larmes aux yeux, je regarde mon petit bonhomme et le sers dans mes bras.

Cet instant à lui seul valait le voyage.

Merci Sacha

Prochain Article….Antigua la belle anglaise!

La version d’Esther

De nature très (ou trop?) positive, Etienne ne garde que le meilleur en souvenir….. Moi, je vous le dis, cette traversée reste pour moi une des expériences les plus terrifiantes de ma vie! C’était un véritable cauchemar, une souffrance qui a duré plus de 20 heures… Avec l’angoisse, je voyais toujours un des enfants rouler par-dessus bord en pleine nuit, ou encore perdre notre capitaine assommé par un coup de baume…. J’étais persuadée qu’avec une telle gîte, il  y en aurait un de nous qui finirait dans cette horrible masse noire… Je savais que si cela arrivait, il n’y avait aucune chance de survie car on ne voyait absolument rien…. Je me suis même mis à détester la mer avec son écume blanche prête à nous engloutir… Bref, un véritable dépassement de soi pour l’un, est un terrible cauchemar pour l’autre…. La seule chose qui est incroyable, c’est que la nature est bien faite et que l’on se dit que ça valait la peine…. Après avoir pris une courte mais bonne douche, avoir avalé un bon repas et même pris un verre de vin, je ne peux pas dire que j’ai tout oublié mais je suis prête à recommencer…. De toute façon, je  n’ai pas trop le choix mais je continue à détester les traversées et la prochaine à venir est encore bien angoissante pour moi…. La seule chose réconfortante, c’est qu’elle sera plus courte et se fera de jour….. Merci à Jean de nous avoir aidé à poser les filets autour du cockpit dès notre arrivée…. Psychologiquement, ça aide!!!!! Si l’un de nous roule par-dessus bord…  Et l’appel de la Guadeloupe me donne un peu de courage….. Nous pensions même l’apercevoir au loin, mais on vient de se rendre compte qu’il s’agit du volcan Montserrat à 20 miles ….. Quelle déception, c’était trop beau pour être vrai!!!!! Il faudra encore faire 45 miles pour y arriver…. Étienne vous dira que ça va prendre environ 7 ou 8 heures, moi je vous dis que ce sera encore une traversée d’une douzaine d’heures….. À suivre!!!!!

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Lunch aux gambas avant le départ

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Souper le soir de l’arrivée…explosés de fatigue

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Depart du quai de Gustavia

 

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Notre vaillant seau au travail

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Les megas yatch s`enlignent au quai de Gustavia

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Sacha gére la manoeuvre d’accostage

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Voici les différents Yachts repérés par Esther pour son prochain périple

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11 réflexions sur “En direction d’Antigua

  1. Ce recit de votre traversee me fait pleurer tellement il est realiste; on est a vos cotes, sur le bateau! Cette aventure vous aura marques pour la vie…que nous decouvrons grace a vos textes si bien rendus et a vos emotions tellement vives….ai hate au prochain recit! On vous aime ! Xxxxxxx

  2. Merci pour le récits, Étienne, ça me rappel des souvenirs 😉 Mon dernier 90 miles nautique, Matane / Sept iles, je l’ai fais en solitaire cet été! Pour le faire en 18 heures (avec un 32 pieds!), j’ai du pousser la machine à fond pour maintenir un bon 6 noeuds de moyenne! Ouf, 2 jours à m’en remettre complètement scrap! Je visitais la belle famille 😉

    Belle ile Antigua, vous devriez aimer. J’ai bien aimé l’ancrage dans le Freeman’s Bay,  un peu sous le Antigua Yatch Club et sous le fameux Shirley Heights. Il y a aussi un mouillage dans une baie à l’est de l’ile qui est vraiment génial. Super tranquille, loin de tout!

    Sur le fleuve, j’ai appris que le temps compte dans nos déplacements. Bref, n’hésite pas à naviguer Voile  – Moteur pour gagner de la vitesse quand cela est possible (pas trop de gite). Le moteur ne consomme presque rien avec les voiles et tu gagnes 2-3 noeuds sans trop d’effort. Simplement espérer ne pas avoir des vapeurs de diesel dans l’air! Et mine de rien, le bruit du moteur touffe les autres bruits et rassure tout le monde 😉 Y compris le capitaine 😉 !!!

    Chanceux va,   Sébastien 418-324-3214

    ________________________________

  3. Absoluement époustouflant!!! Je n’aurai pas du lire ça avant de me coucher, je vais avoir du mal à dormir!

    • Salut mathieu….J’espère que nous ne t’avons pas fait faire des cauchemars….ne t’inquiète pas, tout!le monde s’en est très bien remis et nous quittons pour la Guadeloupe mercredi….44 miles vent de travers cette fois ci…et de jour!!! Passe le bonjour à Katerina et merci de nous suivre!

  4. Envoyé de mon iPad

    >

  5. Quelle aventure, c’était terrifiant. Vous êtes tous bien courageux. Restez donc quelques semaines à Antigua…. 🙂
    d

  6. Toujours bon de vous lire depuis mon écran bien caler dans mon fauteuil sans ressentir la moindre secousse d une vaguelette….
    Sérieusement une belle expérience de plus qui va rester comme un sacre souvenir.
    Je vous bises fort
    Fred

  7. Des belles vagues !!! , des beaux bateaux …..et on pourrait vous prendre pour des petits lutins , a Noël !!!
    Pas trop de bétises quand même ???
    Avez-vous suivi la légende , partie du saguenay ……. Non bien sûr , vous en êtes loin
    ‘C’est la vie’
    C’est ça ? ……. 🙂

    je te souhaite Etienne de ne pas perdre le cap ! ( reste concentré …. )
    Esther , as-tu réussi a voir les Etoiles comme tu aimes …..
    Sacha et Noah : quels beaux aventuriers dans ces éléments qui leurs paraissent si naturel .

    Ramez-bien ! 🙂

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